L’orthographe, de la vénération à la discrimination

L’élévation de l’orthographe comme valeur absolue a pour effet d’exclure les Français qui font trop de fautes. Pour Benjamin Levy, co-fondateur de Gymglish, il faut dépassionner le débat et se remettre à niveau, avec pragmatisme et humilité.

A la rentrée et comme chaque année, le débat sur l’orthographe revient avec le même constat : le niveau des Français baisse inexorablement. Si tout le monde s’accorde sur ce diagnostic et la gravité du problème, les divergences sont en revanche nombreuses sur son traitement. Les uns crient au scandale car les jeunes seraient de plus en plus nuls et indifférents à l’orthographe, l’Education nationale serait trop laxiste, les nouvelles technologies aggraveraient les choses et la langue française serait en déclin.

Les autres dénoncent un excès de conservatisme, une langue française trop difficile à écrire, qui discrimine, qu’on se refuse à simplifier – comme en témoigne l’échec de la réforme de 1990, appliquée partiellement en 2016, qui ne concerne que très peu de règles ou mots de vocabulaire et qui complique plus qu’elle ne simplifie. La controverse perdure, s’amplifie, les experts s’écharpent et en attendant, notre niveau d’orthographe continue de baisser.

Un peu d’humilité

Aborde-t-on ce problème sous son meilleur angle ? Effectivement, l’orthographe discrimine, elle exclut même, à l’embauche, au travail et partout dans la vie sociale, en ligne comme hors ligne. Cette discrimination n’est-elle pas notre problème le plus grave ? Plutôt que de se révolter contre les jeunes, les moins jeunes, les profs, l’Education nationale, les laxistes, les conservateurs, les technophiles, les technophobes et au passage de discriminer encore davantage, ne serait-il pas plus efficace de se révolter tous ensemble contre la discrimination ?

A la différence des discriminations dont les femmes, les homosexuels, les étrangers ou les Français d’origine étrangère (etc.) sont tristement les victimes, la discrimination contre les nuls en orthographe peut être combattue de façon individuelle, pragmatique et avec des effets court terme : se (re) mettre à niveau.

Commençons par un peu d’humilité, à titre individuel. Si nous reconnaissons volontiers avoir un mauvais niveau d’anglais (collectivement mais aussi individuellement, le cas échéant), nous manquons de clairvoyance sur notre niveau d’orthographe. Dans son livre « Orthographe en chute, orthographe en chiffres », Loïc Drouallière rapporte que 70 % à 80 % d’entre nous prétendons ne jamais commettre, ou rarement, des fautes d’orthographe. Et nous sommes 85 % à 96 % à penser qu’il « est très important » que les écrits professionnels soient rédigés sans erreur.

Très bien. Alors on fustige tous ces gens qui font des fautes, les jeunes, les enfants des autres, les collègues, mais on peine à reconnaître le problème chez soi. Nous faisons tous des fautes, plus ou moins, un jour ou l’autre, ne serait-ce que par étourderie. Même les journalistes, même notre auteur/éditrice en chef en orthographe reste perplexe devant certaines règles. « L’orthographe est plus qu’une mauvaise habitude, c’est une vanité », disait Raymond Queneau. Un peu d’humilité et d’autodérision peut avoir un effet inclusif et diminuer cette discrimination.

Forte marge de progression

Bonne nouvelle, plus de 80 % des fautes d’orthographe que nous commettons concernent moins de 20 % des points de grammaire. Regardez sur Internet les nombreuses listes des 10, 15 ou 20 fautes d’orthographe les plus fréquemment commises, vous y retrouverez toujours la même poignée de points pédagogiques, et tous ne sont pas des points courants. Essayons par exemple de nous mettre à niveau sur les points les plus courants de la langue écrite, l’accord des participes passés (pas une mince affaire toutefois), la conjugaison des « je prends » avec un « s », des « je serai » sans « s » au futur, on aura déjà fait une bonne partie du chemin.

Ne nous méprenons pas, il ne s’agit pas de dire que le français n’est pas si difficile et qu’il suffit de s’y mettre. Notre langue est plus difficile que ses soeurs et cousines comme l’italien, l’espagnol ou l’anglais. Mais se (re) mettre à niveau en orthographe n’est pas la montagne impossible à franchir qu’on appréhende souvent. Cette montagne nous apparaît en tout cas moins haute que celle de l’apprentissage de l’anglais ou d’une autre langue étrangère.

Une langue n’est pas l’addition exhaustive et effrayante de points pédagogiques de grammaire, de vocabulaire, de syntaxe et d’orthographe. Une langue c’est aussi une culture, le témoignage vivant de notre histoire, de nos métissages, de nos sociétés et de nos époques. Réjouissons-nous que nos langues évoluent, que de nouveaux mots et usages apparaissent, que nous soyons toujours plus nombreux aujourd’hui à écrire, sur papier, smartphone et autre. Même malmenée par certains dans son orthographe, la langue française se porte à merveille. Si nous mobilisons l’engagement social des luttes contre les discriminations, si nous faisons preuve d’un peu plus d’humilité et de pragmatisme face à ce problème, nous trouverons peut-être un terrain plus fertile pour nous remettre à niveau, tous ensemble et sans montrer personne du doigt.

Tribune publiée le 01/10 par Les Echos.

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